Une moniale du monastère du Corpus Domini écrit à l’abbesse d’un autre couvent pour lui raconter la mort de Caterina Vigri, future sainte Catherine de Bologne, et ce qui advint de son corps. Nous sommes en juillet 1463, la langue est le vernaculaire émilien du Quattrocento, et la scribe s’excuse elle-même de son « grosso scrivere ».
Poi, venuto el venerdì sancto, cum licentia andassimo la nocte a vederla, e levando la tonicha li avevano facto fare — la quale era de seta — trovassemo era tuta bagnata de quello sudore, e così asciugandola veniva da lei optimo odore. Et torandoli una suora uno poco de pelle de li piedi dove era stata schiçata subito gitoe sangue. Et quella nocte in la quale nui la vedessimo parea gli fusse descolati gli ochi e non parea averne niente. Et quando fu posta in questo deposito li avea belli como dormisse. Onde vedendo nui questi occhi così descolati ce atristassemo molto ; et serata, deliberassemo la nocte de Pasqua ancora vederla — poi che avevamo licentia — et aperta trovassemo esserlo venuto un ochio bello e rosso com la luce alquanto aperto : e stando lì vedessemo venire l’altro. E cossì la matina de Pasqua era tuta bella, che parea che çitasse raçi, et era colorita a modo di una rosa.
Puis vint le Vendredi saint, avec une autorisation, la nuit, nous allâmes la voir et soulevant la tunique que nous lui avions fait faire, laquelle était en soie, nous découvrîmes qu’elle était entièrement trempée de sueur. Tandis que nous la séchions émanait de son corps une odeur optimale. Puis une sœur détacha un peu de peau des pieds à l’endroit où ils avaient été précédemment écrasés ; aussitôt en jaillit du sang. Cette nuit-là durant laquelle nous l’observâmes, on eût dit que ses yeux s’étaient liquéfiés ; elle semblait ne plus en avoir. Pourtant, lorsqu’on l’avait déposée dans la châsse, ses yeux étaient beaux comme si elle dormait. Aussi, voyant ces yeux si liquéfiés, nous nous attristâmes beaucoup, et après avoir refermé son cercueil nous décidâmes de la revoir la nuit de Pâques — car nous en avions obtenu l’autorisation. En ouvrant le cercueil, nous constatâmes qu’un de ses yeux était redevenu beau et irrigué de sang, et bien ouvert à la lumière. Puis ce fut l’autre œil. Aussi, le matin de Pâques, elle était si belle qu’elle irradiait, et elle avait le teint d’une rose.
Le mot qui n’est dans aucun dictionnaire. descolati, dit des yeux, ne se lit nulle part au sens moderne ; il faut remonter à scolare, s’écouler, se vider. Liquéfiés rend l’effet observé plutôt que le verbe : c’est ce que les sœurs voient, et c’est ce qui les afflige.
Un mot de reliquaire, pas de rangement. deposito se traduirait littéralement par « dépôt ». Châsse est le terme du culte des reliques, et c’est de cela qu’il s’agit : le corps est déjà objet de dévotion avant toute canonisation. Le mot juste porte ici une information historique.
La graphie de la scribe. çitasse raçi pour gittasse raggi, schiçata, facia : le ç note l’affriquée, habitude d’écriture émilienne. À côté, les latinismes de couvent — sancto, benedecta, optimo odore. Une même phrase relève de deux normes, l’une apprise, l’autre entendue. Odeur optimale conserve le latinisme au lieu de le lisser.
Vedi e gusta del dolce fonte / che dal destro lato sorge / e sentirai le ponte / che dal suo lato core ti porçe. / Per te tutto si storçe, chiamando ogn’om ch’ha sette : / « Di questa aqua bevete che dal mio core se stilla ». / O anima divota che d’amore sei ferita, / leva gli ochi e nota ch’egli è fonte de vita ! / Mira con mente afflicta tuto quello corpo sancto : / non gli è parte né canto che non senta la spina. / Però tu, spoxa mia, che Dio tanto offendisti, / sempre tuo spechio sia le piaghe del tuo Christo, / e gusta del pane misto con basi lacrimosi, / e sentirai responssi che ’l bom Ihesu propina.
Observe et goûte la douceur de la source / Qui jaillit du flanc droit / Et tu sentiras les lames / Que, du cœur, il tend vers toi. / Pour toi, il se tord de douleur appelant chaque assoiffé : / « Buvez de cette eau que mon cœur distille ». / Oh, âme dévote qui souffre d’amour, / Lève les yeux et vois comme il est source de vie ! / Observe, l’esprit mortifié, ce corps saint : / Nul point de sa chair qui ne sente l’épine. / Mais toi, chère épouse, qui offensas tant Dieu, / Que les plaies de ton Christ soient ton miroir. / Et goûte ce pain mêlé de larmes et de baisers / Et tu sentiras les bienfaits que le bon Jésus propage.
Un choix déclaré. La traduction ne reproduit pas le rythme de l’original, et le dit. Une version rimée aurait imposé des chevilles là où le texte est dense ; le parti retenu est de garder la ligne et de sacrifier la mesure. Un traducteur annonce ce qu’il renonce à rendre.
Le mot le plus difficile de la strophe. le ponte — les pointes, celles qui percent. Lames plutôt que « pointes » : l’image est celle du cœur transpercé, la transverbération, et l’arme y est longue. Choisir ici, c’est trancher une question d’iconographie, pas de lexique.
Ce qui se lit en creux. spoxa mia, basi lacrimosi : le vocabulaire est celui de l’épithalame, appliqué au Christ. L’écart entre la douceur du registre amoureux et la matière — les plaies, l’épine, le pain mêlé de larmes — est le sujet même du poème. Le rendre plat le supprimerait.
Caterina Vigri, née à Bologne en 1413, élevée à la cour de Ferrare, abbesse du monastère du Corpus Domini où elle meurt le 9 mars 1463. Son corps y est toujours exposé. La lettre traduite ici est le premier document qui raconte cette mort : elle précède l’hagiographie, elle précède le culte, elle est écrite par quelqu’un qui était dans la pièce.
Un texte de 1463 n’a pas d’orthographe, mêle le latin de couvent au parler d’Émilie, et emploie des mots dont le sens s’est perdu. Le traduire suppose d’abord de savoir ce qu’il décrit : un corps exhumé, un culte qui commence, un vocabulaire de reliques. La difficulté n’est pas la langue seule.